Alain Bashung
Faire le plein
Avec son dixième album, il trouve encore le moyen de nous impressionner. Alors, si on nous invite à le rencontrer, on ne fait ni une ni deux: on dépêche un homme à Paris.
On ne s'étonnera pas qu'Alain Bashung ait choisi un terrain neutre - un hôtel plutôt cossu du sixième arrondissement - comme quartier-général pour sa série d'entrevues. Une façon comme une autre de s'éloigner de l'appartement de Belleville où il est né. «Jusqu'à présent, je n'ai jamais aimé les endroits où j'ai habité, ils n'étaient pas en osmose avec ce que j'avais dans la tête. C'étaient parfois des lieux que je devais combattre, mais des idées sont venues de ce combat.» À grand renfort de Gauloises, il donnera ainsi quelques détails sur le processus de création qui a mené à l'élaboration de son plus récent disque. Dixième album d'une discographie tortueuse et jamais banale, Fantaisie militaire est, à l'image de son créateur, un disque dense et intense, dans lequel le «soldat sans joie» livre un âpre combat aux mots et aux sons.
Le regard fuyant, il scrute l'espace à la recherche des mots justes, remue les phrases dans tous les sens, comme il pétrit avec circonspection la glaise de ses chansons. Malaxe, splendide entrée dans le labyrinthique Fantaisie militaire, lance la question du rapport à l'autre, à partir d'une réflexion sur l'architecture et la sculpture. «C'est donc une chanson qui parle de l'influence que l'un a sur l'autre. On oublie qu'on existe toujours par rapport à quelqu'un, à moins d'être ermite. À partir de là, chaque attitude agit sur l'autre: on peut le rendre meilleur; on peut lui faire du mal, bien sûr; on peut aussi le manipuler. Faire une chanson d'amour, je sais pas si je pourrais y arriver; j'essaie de trouver un décor, un cadre. Trouver des mots différents pour parler de ce sujet.»
De là, on en vient forcément à parler du type de relations
qu'il a entretenues avec ses collaborateurs de Fantaisie militaire: de Jean
Fauque, parolier de génie et véritable alter ego littéraire; des Valentins,
musiciens croisés chez Daho et Brigitte Fontaine; de Rodolphe Burger, leader
de Kat Onoma avec qui il a composé la troublante et cinématographique Samuel
Hall; ou d'Adrian Utley, guitariste des «spleenatiques» Portishead. Bashung
les vampirise-t-il, comme certains l'affirment, ou joue-t-il simplement à
merveille son rôle de catalyseur de talents? «Lorsque je travaille avec quelqu'un,
que ce soit un musicien, un technicien, ou un ami avec qui j'écris des textes,
ma fierté, c'est de faire sortir ce qu'il y a de plus intéressant chez lui,
même si c'est parfois douloureux. Ce n'est pas de la vampirisation, parce
que si on suce le sang de l'autre, il ne reste plus rien après. Je trouve
que si je n'allais pas chercher le
meilleur de l'autre, je ne le respecterais pas. Ceux qui m'intéressent ont
quelque chose d'européen: ils ont de l'humour, sont très pince-sans-rire,
et ils aiment les situations où il s'agit de se déstabiliser pour que ça imprime
quelque chose, que ce ne soit pas une musique uniquement esthétique.»
Car Bashung préfère de loin les petites départementales à ce qu'il appelle «le rock autoroute». Lui qui tentait jadis de se convaincre d'avancer «toujours sur la ligne blanche» sait aujourd'hui très bien qu'«aucun express ne (l)'emmènera vers la félicité». Après les métaphores sculpturales de Malaxe, on est transporté par Aucun express, où l'on constate que si cet homme erre, il sait visiblement où il s'en va. «Dans nos sociétés, je ne sais pas si la liberté existe encore vraiment, mais peut-être que dans la création d'un disque, on peut avoir l'illusion de la liberté: s'arrêter quand on veut, faire le plein, savoir quand on démarre, et ne pas savoir vraiment où on va. On a envie d'être surpris quand on arrive. Ça nécessite de prendre des bretelles et de ne pas toujours aller à l'évidence. (...) On est en train de fabriquer son disque, et on se dit: «Comment je vais faire pour que ça ne ressemble à rien?» C'est toujours une illusion, mais le jeu, c'est d'essayer quand même.»
C'est en voyageant sur les petites routes que Bashung réussit à demeurer absolument actuel sans jamais avoir l'air de celui qui prend le train en marche (les incursions techno, voire jungle qu'on retrouve sur Fantaisie militaire n'ont rien d'opportuniste). Avec ce disque schizophrène, il réussit même à briser le carcan cyclothymique qui lui a si souvent fait alterner un album apaisé avec un album tourmenté. Car c'est un disque à la fois apaisé et tourmenté.
26 mars 1998
Alain BASHUNG
TITTLEY Nicolas
Fantaisie militaire
(Barclay/PolyGram)
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